Julien Segard

Ballast

Paris, the railway edge

Julien Segard

English

There was first the question of place, or rather the absence of place, this lack of anchoring that precedes all anchoring, this arrival in a new city, the capital, structured, organized, decked out in its historical prestige, and yet offering me nothing to hold on to, nothing of what Marseille had given me, of those patched-up Mediterranean shores, of those loose stones, of those exposed wires, of those incisions of time that I had grown accustomed to walking through and drawing in my black-covered notebook, saturated with drawings, blackened with notes, with sketches, with those pages where every stone, every angle of wall, every shadow of electric wire had found its place, its measure, its approximate name.

For more than two months — seventy days, seventy-five, I did not count — I searched, wandering at the handlebars of my bicycle, for a place, a spot that I might have wanted to observe, to inventory, to describe meticulously, to fix on paper with the same obstinacy I had shown elsewhere. I hung around Porte de Clignancourt, toward Barbès, trying to “Marseillize” Paris, that is, to find there what Paris did not possess and did not wish to possess: disorder, makeshift repairs, raw light, the improvisation of materials. I pushed on to the Bois de Boulogne in search of a limit, a boundary, a point where the city would cease to be the city, but the city extended even into this simulacrum of a forest, these straight paths, these forbidden lawns, these trees lined up like words in a sentence one has not written. On the banks of the Seine, seeing the water as a possibility, as a conducting wire, as that line one might follow until something occurs, I drew, without conviction, without entering into dialogue with the motif, to stop trying to flee this suffocating city, to give my hands an occupation that might divert them from their anxiety. The drawing dried up — unfinished, fragmentary, lacunary, useless — the gaze darkened, I set off again on my bicycle, anxious, hesitant, silent, contaminated by the pallid complexion of the city, that color of stone, of ash, of low sky that never quite lifts.

Then there was the departure from Gare Montparnasse, the following of the railway tracks, for as long as possible, without final destination, motivated by this necessity of traveling, of finding one’s subject, or of letting oneself be found by it, of yielding to the chance of rails, of ballast, of retaining walls, of rear façades. To go each day to this place, to take the same route, to impose upon oneself this daily circuit that leads to the motif; to invent a framework, rules: to unfold and place the stool in the same spot, the feet tangent to the intersection of two white lines of the road marking, to make one drawing per day, each day to describe a different fragment of space, to use the same cardboard formats, gleaned from the sidewalk amid an explosion of objects, to reconstruct a space by aligning the formats side by side.

It was an intermediate urban space, of lost identity, shattered, anonymous, banal, difficult to assimilate. A place of passage, an encounter, the convergence of several paths. A habitual place in which one moves, wanders, this point that one crosses, this concrete barrier that one follows and that separates from the ballast along which one traces one’s way to get to town, to work, to school, to the station, to catch a train. This place inscribed in daily routes that one does not look at, that one no longer looks at, that one has never really looked at, where one does not stop, from which one turns away. An obligatory passage, the shortest itinerary to rush off and accomplish one’s task, to honor a schedule. A place without interest, where only those persons linger who could not or can no longer leave it to follow the group of hurried active workers.

Garages. Corrugated tin roofs. Roughcast façades blackened by railway activity. This intersection, frontier between two territories, two municipalities, two names. This iron limit that a black footbridge spans which paces out the space, the perspective that turns and disappears behind the palisade. The overhead lines, green, oxidized, that flee into the off-screen. The same cars that lie there, motionless, rusted, like the traces of present civilization, already annihilated, or like those objects that one abandons because they no longer have a name, no longer have a use, that one leaves there between two movements, between two breaths, mute witnesses of what continues to happen without anyone looking, of what takes place without anyone, except me, seated on my stool with my feet on the white lines, deigning to note it, to measure it, to draw it, to retain it.

Français

Il y a eu d’abord la question du lieu, ou plutôt l’absence de lieu, ce manque d’ancrage qui précède tout ancrage, cette arrivée dans une ville nouvelle, la capitale, structurée, organisée, parée de son prestige historique, et qui pourtant ne m’offrait rien à quoi me tenir, rien de ce que Marseille m’avait donné, de ces rives de Méditerranée rafistolées, de ces caillasses, de ces fils apparents, de ces entames du temps que j’avais pris l’habitude de parcourir et de dessiner dans mon cahier à couverture noire, saturé de dessins, noirci de notes, de croquis, de ces pages où chaque pierre, chaque angle de mur, chaque ombre de fil électrique avait trouvé sa place, sa mesure, son nom approximatif.

Pendant plus de deux mois — soixante-dix jours, soixante-quinze, je n’ai pas compté — j’ai cherché, errant au guidon de ma bicyclette, un lieu, un endroit que j’aurais eu envie d’observer, d’inventorier, de décrire minutieusement, de fixer sur le papier avec la même obstination que j’avais eue ailleurs. J’ai traîné porte de Clignancourt, vers Barbès, cherchant à « emmarseiller » Paris, c’est-à-dire à y retrouver ce que Paris ne possédait pas et ne voulait pas posséder : le désordre, le bricolage, la lumière crue, l’improvisation des matériaux. J’ai poussé jusqu’au bois de Boulogne en quête d’une limite, d’une frontière, d’un point où la ville cesserait d’être la ville, mais la ville se prolongeait même dans ce simulacre de forêt, ces allées rectilignes, ces pelouses interdites, ces arbres alignés comme des mots dans une phrase qu’on n’a pas écrite. Au bord de la Seine, voyant l’eau comme une possibilité, comme un fil conducteur, comme cette ligne qu’on pourrait suivre jusqu’à ce que quelque chose advienne, j’ai dessiné, sans conviction, sans dialoguer avec le motif, pour arrêter d’essayer de fuir cette ville étouffante, pour donner à mes mains une occupation qui les détournât de leur anxieté. Le dessin s’est asséché — inachevé, fragmentaire, lacunaire, inutile — le regard s’est obscurci, je suis reparti sur mon vélo, anxieux, hésitant, silencieux, contaminé par le teint blafard de la ville, cette couleur de pierre, de cendre, de ciel bas qui ne se lève jamais tout à fait.

Puis il y a eu le départ de la gare Montparnasse, le longement des voies ferrées, le plus longtemps possible, sans destination finale, motivé par cette nécessité de voyager, de trouver son sujet, ou de se laisser trouver par lui, de céder au hasard des rails, des ballasts, des murs de soutènement, des arrière-façades. Se rendre chaque jour à cet endroit, emprunter la même route, s’imposer ce parcours quotidien qui mène au motif ; inventer un cadre, des règles : déplier et poser le tabouret au même endroit, les pieds tangents à l’intersection de deux lignes blanches du marquage au sol, faire un dessin par jour, chaque jour décrire un fragment d’espace différent, utiliser les mêmes formats cartonnés, glanés sur le trottoir parmi une explosion d’objets, reconstituer un espace en alignant les formats côte à côte.

C’était un espace urbain intermédiaire, à l’identité perdue, éclatée, anonyme, banale, difficilement assimilable. Un lieu de passage, une rencontre, la convergence de plusieurs chemins. Un lieu usuel dans lequel on se déplace, déambule, ce point qu’on traverse, cette barrière de béton qu’on longe et qui sépare du ballast le long duquel on trace pour se rendre en ville, au travail, à l’école, à la gare, pour prendre un train. Ce lieu inscrit dans les parcours quotidiens qu’on ne regarde pas, qu’on ne regarde plus, qu’on n’a jamais vraiment regardé, où on ne s’arrête pas, duquel on se détourne. Un passage obligatoire, l’itinéraire le plus court pour filer accomplir sa tâche, honorer un emploi du temps. Un endroit sans intérêt, où seules vaquent les personnes qui n’ont pu ou ne peuvent plus le quitter pour suivre le groupe des actifs pressés.

Des garages. Des toitures de tôle ondulée. Des façades de crépi noirci par l’activité ferroviaire. Cette intersection, frontière entre deux territoires, deux communes, deux noms. Cette limite ferrée qu’enjambe une passerelle noire qui scande l’espace, la perspective qui tourne et disparaît derrière la palissade. Les lignes sous tension, vertes, oxydées, qui s’enfuient dans le hors-champ. Les mêmes voitures qui gisent là, immobiles, rouillées, comme les traces de la civilisation du présent, déjà anéantie, ou comme ces objets qu’on abandonne parce qu’ils n’ont plus de nom, plus d’usage, qu’on laisse là entre deux mouvements, entre deux souffles, témoins muets de ce qui continue de se passer sans qu’on le regarde, de ce qui a lieu sans que personne, sauf moi, assis sur mon tabouret aux pieds sur les lignes blanches, ne daigne le noter, le mesurer, le dessiner, le retenir.