Derniers jours
Xavier Girard · Galerie du Tableau, Marseille, 2004
On the work of Julien Segard
English
For his first solo exhibition, at the galerie du tableau, Julien Segard chose to show watercolour-enhanced drawings that attentively survey the entrances of a few hotels in Marseille’s Belsunce quarter; photographs of chairs set out on the pavement, awaiting the great departure; and a self-portrait in a mirror, made in a hotel room in the same quarter. The room is shabby, but the light forms a halo of gold.
Picture it. The artist (a social pretext that deflects awkward questions — the artist controls nothing, investigates nothing, serves no master, no television, police force, or urban- planning agency; he is nobody’s delegate), white shirt, blond dreadlocks backlit, a tall pale silhouette — the travelling artist is on location. He has settled in, back against the wall opposite, facing the hotel entrance. Under the curious gaze of passers-by, having first talked things over with a wary owner, he began the patient work of transcription, attentive to the smallest detail, to the tiniest patch-up job. Contemplation is a pact struck with time; it cuts directly into the crystalline lens of the visible. Objective: to take the subject at its word, not to stray from it by an inch. To omit nothing of the world’s scuffs and scars, like Miró scrutinising The Farm; nothing — no makeshift splice, no gutter, no ceramic tile, no letter of the hotel’s name, no line on the price board escapes him. The project is realist; it sets itself the ambition of exhausting, with the meticulousness of a Perec, an entire district of the visible. But make no mistake: Julien Segard does not render this fragment of the world in such detail in order to deliver an exhaustive view — what he draws does not lie only in what falls within what is seen, but surfaces beneath the images: the traces, the accidents of an ordinary disappearance.
The hotels Julien Segard draws and photographs — former brothels, more often than not — pass through seemingly quiet days, under the provisional shelter of the liquidators; but what the painter seeks to capture, one senses from the very first glance, belongs to the last days of a story. Something like the end of the novel-city.
Time here seems to have stopped, though not entirely passed. It is this time of survival, this “in-between” of last days, that carries these drawings far from documentary style, toward narrative, fiction, film — attuned to the music of the city and to vanished voices. Scraps of handwriting, fragments of paper gathered on site, snatches of speech caught and jotted in the margin, drawings by curious children to whom the painter opened his notebooks — this whole apparatus of imprints and borrowings that captions the sheet of paper as it settles there, forms a kind of soundtrack. The eye lies in wait for imperceptible clues; it scans for novelistic messages that sight alone does not reveal. What a story! one tells oneself, before this ordinary entrance. What a journey, in that chair set down on the pavement! What an icon — half comic strip, half Atelier au mimosa, half road movie — in that self-portrait in the mirror! These Last Days are the first days of Julien Segard’s fine journey.
Translator’s note: “la fin de la ville roman” plays on the French word roman (both “novel” and, as an adjective, “Romanesque”); rendered here as “the end of the novel-city.” Atelier au mimosa refers to Pierre Bonnard’s painting The Studio with Mimosa.
Français
Pour sa première exposition personnelle, galerie du tableau, Julien Segard a choisi de montrer des dessins rehaussés d’aquarelle qui pigent attentivement l’entrée de quelques hôtels du quartier Belsunce à Marseille ; des photographies de chaises postées sur le trottoir, en l’attente du grand départ et un autoportrait au miroir réalisé dans une chambre d’hôtel du même quartier. La chambre est minable mais la lumière fait un nimbe d’or. Imaginez. L’artiste (une raison sociale qui détourne les questions embarrassantes, l’artiste ne contrôle rien, n’enquête pas, ne sert aucun maître, aucune télévision, police, ou agence d’urbanisme, il n’est délégué de personne), chemise blanche, blonds dreadlocks à contre jour, longue silhouette claire, l’artiste voyageur est sur le motif. Il s’est installé, le dos contre le mur d’en face, devant l’entrée de l’hôtel. Sous le regard intrigué des passants, après avoir discuté le coup avec le patron d’abord méfiant, il a commencé le patient travail de la transcription, attentif au moindre détail, au plus infime rafistolage. La contemplation est une alliance passée avec le temps, elle taille directement dans le cristallin du visible. Objectif : prendre le sujet au pied de la lettre, ne pas le quitter d’un pouce. Ne rien omettre des éraillures du monde comme Miro scrutateur de La ferme ; rien, aucune épissure bricolée, aucune gouttière, aucun carreau de céramique, aucune lettre au nom de l’hôtel, aucune écriture au tableau des tarifs ne lui a échappé. Le projet est réaliste, il se donne pour ambition d’épuiser, avec la minutie d’un Perec, la totalité d’un canton du visible. Mais qu’on ne s’y trompe pas, Julien Segard ne détaille pas ce morceau du monde pour en livrer une vue exhaustive, ce qu’il dessine ne réside pas seulement dans ce qui rentre dans les choses vues mais affleure sous les images : les traces, les accidents d’une disparition ordinaire.
Les hôtels que dessine et photographie Julien Segard — d’anciens bordels, le plus souvent — coulent des jours apparemment tranquilles, à l’abri provisoire des liquidateurs, mais ce que cherche à saisir le peintre, on le perçoit dès le premier coup d’œil, appartient aux derniers jours d’une histoire. Quelque chose comme la fin de la ville roman. Le temps ici semble arrêté mais non tout à fait révolu. C’est ce temps de la survie, cet « entre deux » des derniers jours qui transporte ces dessins très loin du style documentaire, du côté des récits, des fictions, des films, à l’écoute des musiques de la ville et des voix disparues. Les bouts d’écritures manuscrites, les fragments de papiers glanés sur place, les bribes de paroles attrapées et notées en marge, les dessins d’enfants curieux auxquels le peintre a ouvert ses carnets, tout cet appareil d’empreintes et d’emprunts qui légende la feuille de papier en s’y déposant, forme une sorte de bande son. Le regard se met à l’affût d’indications imperceptibles ; il scrute des messages romanesques que la vue seule n’expose pas.
Quelle histoire ! Se dit-on, dans cette banale entrée. Quel voyage dans cette chaise posée sur le trottoir ! Quelle icône, mi BD, mi Atelier au mimosa, mi Road movie, dans cet autoportrait au miroir ! Ces Derniers jours sont les premiers du beau voyage de Julien Segard.