Julien Segard

Terrains Vagues

Salt, Sleep, and the Weight of Witness

Fabrice Vannier

English

The exhibition Terrains Vagues unfolds like a slow caravan across contested ground — where the white walls of the gallery become the white expanse of the Sahara, and where every mark carries the sediment of exhaustion. Julien Segard does not merely depict Mali; he inhabits its contradictions, drawing in charcoal upon the far walls a vast, riverine landscape: the banks of the Niger, that ancient artery of life and commerce, with its rocky shores, its slender pirogues, and the silhouettes of fishermen who have navigated its currents for centuries. It is a scene of sustenance, of movement, of a world that flows. Yet Segard immediately troubles this fluidity with the mineral that has made the desert a site of death as much as exchange.

Against this drawn landscape, the artist installs The Servants’ Bed (Le Lit des Serviteurs) — an elliptical, unsettling structure composed of blocks of Taoudenni salt resting upon a tangle of charred wood. The salt slabs, each one quarried by hand from the ancient lakebed some 664 kilometres north of Timbuktu, become here both pavement and mattress: an unstable roadway evoking the gruelling azalai caravans, and a bed-frame of suffering upon which the body is broken by labour. For centuries, these same blocks were extracted by enslaved and bonded workers — Massufa slaves in the fourteenth century, Bella labourers in conditions of servitude today — who lose their health and weight to the saline pits, who sleep in huts built from discarded salt, and who remain trapped in debt to the caravan owners. Segard’s charred wood recalls the scorched earth of coercion, while the salt itself preserves, like a white tomb, the memory of those who mined it.

Upon this terrain of sleep and servitude, the servants themselves appear: eyes closed, overcome not by peaceful rest but by exhaustion, or perhaps by a sleep so deep it borders on absence. Segard renders them with almost unbearable delicacy — in wood soot and in watercolour — upon the canvas of a Picot bed or across the broken faces of the salt blocks themselves. It is a gesture of profound intimacy: to paint the sleeper upon the very substance of their oppression, to use soot (that residue of burning) and watercolour (that fluid, fleeting medium) to give tenderness to bodies that history has treated as disposable. These are not documentary portraits but spectral presences, witnesses who cannot quite open their eyes, yet who demand that we look.

And then, from this vast geography of extraction, Segard pivots to the infinitesimal. In A Very Small Thing, he isolates a fleeting instant around tea and chairs gathered for the grin — that West African circle of conversation and communion. Something minute and invaluable crystallises here: the silence of a witness standing in for the chanted voice of a departed friend. It is a work about substitution and surrogacy, about how the living must carry the songs of the dead. In the context of Taoudenni — where workers toil for nine months without seeing their families, where skeletons of camels litter the saline flats, and where the industry has remained “largely unchanged since at least the 14th century” — this small ritual of tea and memory becomes an act of radical resistance. Against the dehumanising scale of the salt economy, Segard offers the human scale of a shared drink, a remembered voice, a silence heavy with implication.

Terrains Vagues thus moves between the monumental and the miniature, the geological and the gestural. Segard’s charcoal Niger speaks of life and passage; his salt bed speaks of bondage and fatigue; his sleeping servants speak of a vulnerability that no labour can fully extinguish; and his small tea ritual speaks of the stubborn persistence of witness. Together, they form a topography not only of Mali but of conscience — wastelands, yes, but also terrains where art insists on tracing, however faintly, the dignity of those who have been made to serve.

Français

L’exposition Terrains Vagues se déploie comme une lente caravane à travers un terrain contesté — où les murs blancs de la galerie deviennent l’immensité blanche du Sahara, et où chaque trait porte le sédiment de l’épuisement. Julien Segard ne se contente pas de dépeindre le Mali ; il habite ses contradictions, dessinant au fusain sur les murs du fond un vaste paysage fluvial : les rives du Niger, cette artère ancienne de vie et de commerce, avec ses berges rocheuses, ses pirogues élancées et les silhouettes de pêcheurs qui en ont navigué les courants pendant des siècles. C’est une scène de subsistance, de mouvement, d’un monde qui coule. Pourtant, Segard trouble immédiatement cette fluidité par le minéral qui a fait du désert un lieu de mort autant que d’échange.

Face à ce paysage dessiné, l’artiste installe Le Lit des Serviteurs — une structure elliptique et inquiétante composée de blocs de sel de Taoudenni reposant sur un enchevêtrement de bois calciné. Les dalles de sel, chacune extraite à la main de l’ancien lit du lac à quelque 664 kilomètres au nord de Tombouctou, deviennent ici à la fois chaussée et matelas : une route instable évoquant les épuisantes caravanes azalai, et un cadre de lit de souffrance sur lequel le corps est brisé par le travail. Pendant des siècles, ces mêmes blocs furent extraits par des ouvriers asservis et liés — esclaves Massufa au quatorzième siècle, ouvriers Bella dans des conditions de servitude aujourd’hui — qui perdent leur santé et leur poids dans les fosses salines, qui dorment dans des huttes construites de sel de rebut, et qui restent piégés dans la dette envers les propriétaires de caravanes. Le bois calciné de Segard évoque la terre brûlée de la coercition, tandis que le sel lui-même préserve, comme un tombeau blanc, la mémoire de ceux qui l’ont extrait.

Sur ce terrain de sommeil et de servitude, les serviteurs eux-mêmes apparaissent : les yeux clos, terrassés non par un repos paisible mais par l’épuisement, ou peut-être par un sommeil si profond qu’il frôle l’absence. Segard les rend avec une délicatesse presque insoutenable — en suie de bois et en aquarelle — sur la toile d’un lit Picot ou sur les faces brisées des blocs de sel eux-mêmes. C’est un geste d’intimité profonde : peindre le dormeur sur la substance même de son oppression, utiliser la suie (ce résidu de la combustion) et l’aquarelle (ce medium fluide et fugace) pour donner de la tendresse à des corps que l’histoire a traités comme jetables. Ce ne sont pas des portraits documentaires mais des présences spectrales, des témoins qui ne peuvent tout à fait ouvrir les yeux, mais qui exigent que nous regardions.

Puis, de cette vaste géographie de l’extraction, Segard pivote vers l’infinitésimal. Dans A Very Small Thing (Une Toute Petite Chose), il isole un instant fugace autour du thé et des chaises rassemblées pour le grin — ce cercle ouest-africain de conversation et de communion. Quelque chose de minuscule et d’inestimable cristallise ici : le silence d’un témoin tenant lieu de la voix chantée d’un ami disparu. C’est une œuvre sur la substitution et la surrogation, sur la façon dont les vivants doivent porter les chants des morts. Dans le contexte de Taoudenni — où les ouvriers peinent neuf mois sans voir leurs familles, où des squelettes de chameaux jonchent les étendues salines, et où l’industrie est restée « largement inchangée depuis au moins le 14e siècle » — ce petit rituel de thé et de mémoire devient un acte de résistance radicale. Face à l’échelle déshumanisante de l’économie du sel, Segard offre l’échelle humaine d’une boisson partagée, d’une voix souvenir, d’un silence lourd d’implications.

Terrains Vagues se déplace ainsi entre le monumental et le miniature, le géologique et le gestuel. Le Niger au fusain de Segard parle de vie et de passage ; son lit de sel parle d’asservissement et de fatigue ; ses serviteurs endormis parlent d’une vulnérabilité qu’aucun travail ne peut totalement éteindre ; et son petit rituel de thé parle de l’entêtante persistance du témoignage. Ensemble, ils forment une topographie non seulement du Mali mais de la conscience — des terrains vagues, oui, mais aussi des terrains où l’art insiste à tracer, si faiblement, la dignité de ceux qu’on a fait servir.